Alors que j’étais bien partie pour inscrire, comme on inscrit dans le marbre, un vévé (symbole cultuel vaudou), dans l’un des prototypes 3D de mobilier multiculturel urbain destinés à être projetés en pleine place publique en Guyane… j’ai suspendu mon geste.
Si j’avais bien eu un retour d’un adepte du culte, fier de son appartenance au vaudou, j’avais aussi entendu de la part d’une jeune collégienne : « non, je n’aime pas voir cette image, elle me fait peur ». J’ai donc choisi de ne pas mettre le vévé en question pour le moment, mais ce choix va bien au-delà d’un simple choix. Il naît d’une somme incommensurable de perceptions et de tensions que je ne peux résoudre seule à ce stade de la recherche.
Cette recherche se déroule en Guyane, territoire profondément multiculturel, et concerne la question de la représentation, lorsque cette dernière est largement déficitaire. Elle demande un regard particulier, en tout cas, c’est le parti pris pour lequel on a opté avec l’équipe du projet Pictonia, tout comme avec celle du projet Signes de Guyane.
Pour comprendre notre approche, il faut d’abord préciser quelques éléments de contexte qui nous ont conduit à porter ces projets.
Lorsqu’un territoire a une trentaine de langues parlées, comme c’est le cas en Guyane, cela signifie que cohabitent aussi plusieurs modes de vie et de façons de concevoir le monde. Des langues, des rites, des pratiques culturelles, des savoirs, en somme, cohabitent une immensité, de personnes, de perceptions et d’identités en mouvement.
Contrairement à une vision édulcorée de la diversité, cette grande multiculturalité n’est pas exempte de clivages entre les communautés et les groupes sociaux. Certains clivages résultants d’une partition du territoire entre littoral et intérieur, accompagnée d’une conception hiérarchisée de la société par la propagande coloniale qui distingue « primitifs » et « civilisés ».
Dans ce contexte, les savoirs locaux, les langues et nombreux éléments des patrimoines des communautés de la Guyane circulent difficilement :
Mais aussi, ces savoirs ne font pas le poids face à la culture occidentale qui a l’hégémonie sur le territoire. Les cultures et les savoirs locaux sont relégués dans une forme d’apartheid sémiotique.
À partir de l’œuvre L’an V de la révolution algérienne dans lequel Frantz Fanon écrit que « la société dominée ne participe jamais à ce monde de signes1», Roberto Beneduce affirme lui, que Fanon en écrivant ce passage « dépeint manifestement une sorte d’apartheid sémiotique [où] les nouvelles technologies de communication et leur circulation […] représente[nt] pour le colon le lien avec le “monde des civilisés”. »2. Cette notion d’apartheid sémiotique nous intéresse, car, dans un territoire qui a ses mythologies propres, les flocons de neige sont rois à Noël. Tandis que les signalétiques des villes et des lieux publics ne reflètent pas la culture et les savoirs locaux. Elles ne diffusent pas les conceptions du monde des communautés qui habitent la Guyane.
Nous avons ainsi d’abord pensé au projet Pictonia, une banque en ligne de pictogrammes d’Amazonie pour favoriser une meilleure représentation de la diversité culturelle de la Guyane. Puis, à partir des premiers pictogrammes et des motifs, nous avons cherché, avec le projet Signes de Guyane, à imaginer ce que serait un aménagement urbain véritablement imprégné des imaginaires locaux.
Cependant, nous avons précédemment vu que ces projets s’insèrent dans un contexte dans lequel il y a un déficit de représentation. Par ailleurs, les divers processus d’assimilation, de francisation ou d’intégration, ont pu créer des expériences traumatiques au sein des communautés locales. Comme l’histoire des homes indiens, l’illustre malheureusement très bien3. Nous ne pouvons ainsi pas nous contenter d’exécuter un projet juste à travers notre volonté, il nous est nécessaire d’embrasser une approche à la hauteur des enjeux du projet.
Au début du projet Pictonia, lorsque nous rencontrions les premières institutions pour nous aider à porter le projet, « l’affaire Maluwana » est rapidement venue sur la table des discussions. Une série de planches à découper de cuisine à l’effigie d’un Maluwana (ciel de case). Un objet culturel et cultuel traditionnellement posé au sommet des Tukusipan (carbets communautaires) au pouvoir de protection, largement détourné de son usage originel.
À propos du Maluwana, par le Parc amazonien de Guyane ↴
Face au déficit de représentation, aux traumas de l’histoire et à l’importance symbolique et affective que revêtent les éléments de culture et de savoir locaux, il nous semblait nécessaire d’embrasser une démarche capable, non seulement :
mais aussi, de :
C’est alors que le concept de plurivers d’Arturo Escobar4, qui reconnaît l’ensemble des entités sensibles (humaines, non-humaines, spirituelles), nous a intéressé.
Pour réussir à capter ces dimensions sensibles que les méthodes d’enquête qualitative classiques (observation de terrain non participative, entretien, groupe de discussions) ne permettent pas toujours de saisir, nous avons pensé aux méthodes visuelles.
Les méthodes visuelles sont un ensemble d’outils et de techniques d’enquête qui mobilisent différents médias (photo, vidéo, 3D, webapp, objets, etc.). Permettant de comprendre autrement les expériences des participants, elles sont une alternative aux entretiens qualitatifs classiques4.
Ici, nous n’allons pas présenter l’ensemble de la démarche méthodologique, mais présenter rapidement la technique de photo elicitation utilisée dans deux contextes différents. Je l’ai présentée plus largement dans l’article dans la revue DAM et dans le poster que cet article accompagne.
Petite précision de rigueur quand même, la photo elicitation (photo-object elicitation) est une technique qui consiste à mobiliser un élément visuel pendant l’entretien afin que le·la participant·e le commente (élicitation)5.
Pour le projet Pictonia, après une collecte photo participative d’objets culturels, nous avons demandé aux participant·e·s de choisir en amont de leur entretien un objet culturel qui leur était particulièrement cher. Les entretiens ont eu lieu pendant la période du Covid entre février et avril 2020 et se sont déroulés, pour une partie, en visioconférence. Les participant·e·s pouvaient soit nous envoyer une image — dans ce cas, l’image était partagée durant l’entretien — soit, avoir l’objet avec eux durant l’entretien, dans ce cas il·elle·s manipulaient l’objet.
La particularité de la technique, c’est que les participant·e·s semblaient plus à l’aise aux moments de s’exprimer sur leurs expériences sensibles des objets. Par ailleurs, il·elle·s naturellement le lien entre une idée et une autre, ce qui nous a donné l’impression d’une forme de remue-méninges oral sans que nous ayons besoin de relancer la conversation6.

Pour le projet Signes de Guyane, le contexte du dispositif était différent. Là, nous avions installé un stand sous une tente sur la place centrale du quartier dans lequel nous travaillions (quartier Bibi à Saint-Laurent du Maroni) pour un atelier de cocréation. La technique de photo elicitation avait, cette fois, été pensée pour être utilisée en autonomie et était une des quatre activités de l’atelier. Ainsi, les participant·e·s prenaient une image dans une boîte alors qu’elles étaient toutes retournées pour qu’on ne puisse pas voir la face avec l’image. Il·elle l’observait. Ensuite il·elle indiquait sur une fiche l’émotion ressentie en voyant l’image et un commentaire. Enfin, nous discutions au sujet du commentaire écrit ou partagé.




La technique n’est pas parfaite, surtout en contexte d’illettrisme et d’analphabétisme. Pour autant, elle est intéressante pour introduire des sujets difficiles à aborder. Pas nécessairement du point des participant·e·s, mais du point de vue de la designer que je suis…
C’est à partir de ce moment que j’ai suspendu mon geste…


Vous avez noté que j’ai commencé l’article avec « je » et l’ai continué avec « nous » ? Une autre complexité du projet. C’est moi dans un ensemble dans et avec un ensemble de communautés et personnalités.
Si je reconnais que Pictonia a été déployé en équipe, le projet Signe de Guyane, dans le cadre de la résidence à Saint-Laurent du Maroni, est légèrement différent. Oui, il y a une dimension d’équipe, car je n’étais jamais seule sur le terrain. J’étais toujours accompagnée des médiateurs du pôle Patrimoine de la ville de Saint-Laurent.
Par ailleurs, les grandes lignes de notre approche sensible avaient été présentées dans la candidature à la résidence. Ce qui indique bien que la démarche dans ces principes avait une adhésion collective. Cependant, et c’était très souvent rappelé, j’étais aussi « l’artiste » en résidence. J’insistais pour dire « designer » après artiste. Mais indépendamment de mon rôle d’artiste ou de designer, j’ai fait le choix.
Moi, Elodie, d’éducation catholique, qui fait son chemin, qui expérimente d’avoir plusieurs membres de sa famille de religions différentes. Je côtoie différents cultes par mes diverses activités (samba, capoeira, salsa afro cubaine, gwo ka) : j’aime autant l’adoration à Marie, que celle à Yemanja ou Nanā. Je côtoie aussi différents cultes par le simple fait de vivre en Guyane : je perçois le voisinage faire tout un tas de choses à l’approche de la naissance d’un proche. Souvent, je me sens au contact de tant de choses sans être jamais vraiment à l’aise d’aborder ces choses. Il ne suffit pas que je sois au contact pour que je me sente légitime ou qu’émerge un sentiment d’appartenance. Surtout, lorsqu’il ne s’agit pas que de moi.
Les mots de la collégienne : « non, je n’aime pas voir cette image, elle me fait peur » ont eu l’effet d’un déclencheur. Je me reconnais, moi, collégienne aussi, dans le partage de cette peur. De plus, je me souviens également du phénomène de peur collective dans un collège à Maripasoula en 2016. J’ai suspendu mon geste, non pas pour brider mes intentions ou les renvoyer à un « ultérieurement ». Mais, je pense que j’ai voulu laisser la place que nous avions créée par notre approche et nos méthodes visuelles et qui avait permis d’exprimer cette peur.
Quelles auraient été les véritables conséquences d’un autre choix ? Celui où même les vévés et tout autre symbole cultuel auraient toute leur place dans un espace public ? Je ne sais pas. J’ignore aussi comment représenter réellement la multiculturalité, pour de vrai, sans aborder ces représentations spirituelles et cultuelles. Non, vraiment, je ne sais pas.
On me demande de plus en plus comment communiquer ou comment travailler en contexte multiculturel. Je peux dire que les méthodes sensibles comme les méthodes visuelles peuvent aider à comprendre et aborder la complexité de ces contextes. Cependant, quelles que soient les méthodes choisies, il me semble qu’on doit accepter qu’on ne pourra jamais tout savoir à l’avance. Le terrain est alors là pour nous guider dans notre démarche.
Je crois aussi que plutôt que de s’obstiner à représenter à tout prix, il est important d’accueillir la sensibilité de nos sujets et d’être à l’écoute des peurs et des tensions exprimées sur le terrain. C’est là qu’une éthique de l’amour, du lien, du lynannaj (concept créole guadeloupéen pour évoque le lien, le croisement et la solidarité), peut venir soutenir notre démarche. Cette dernière laisse alors la place aux peurs ou aux expériences douloureuses. Pour le moment, je ne pourrai pas vous dire pour quoi faire exactement, mais elles ont une place dans le projet. Elles ne sont ni ignorées, ni ridiculisées.
Quand nous sommes capable d’accepter que nous donner complètement à l’amour restaure l’âme, nous devenons parfait en amour.
bell hooks, All about love.
Dites-moi, que vous inspire cette expérience ? Qu’auriez-vous fait à ma place ? Ici, il n’est pas possible de laisser de commentaire pour l’instant, mais l’article est aussi publié sur Medium pour être commenté.
Cet article accompagne le poster scientifique « Des objets culturels, une méthode visuelle et des savoirs locaux pour une recherche sensible » présenté le 15 mai 2025 à l’Université de Nîmes, à l’occasion des Journées des Membres-Associé·e·s de l’UPR Projekt.

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